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Oubliez que vous êtes surbooké, laissez votre téléphone portable au vestiaire, et détendez-vous. Chez Aki Kaurismäki, on se hâte lentement. Voyez ces deux cireurs de chaussures d'un autre âge qui attendent debout le chaland, dans un coin de la gare du Havre. Le flot de voyageurs - la plupart en tennis - les remarque à peine. Un retardataire, qui semble débarquer d'un film de Melville, se pointe soudain et s'assoit pour un coup de cirage. D'autres types aussi patibulaires sont postés non loin. Il va y avoir du grabuge. Le client paye vite, sort du champ et se fait dessouder. Mais point d'affolement chez les cireurs. C'est avec un stoïcisme olympien qu'ils filent en se donnant rendez-vous ici même, au train du soir. Car « l'argent circule au crépuscule », déclare l'un d'eux.
Cet homme qui n'hésite pas à parler en vers et qui ne lésine pas sur les verres, c'est Marcel Marx (André Wilms, auguste). Un revenant. Il était l'écrivain marginal de La Vie de bohème, il y a de ça vingt ans. Le voilà donc devenu cireur de chaussures. Une vie de quat'sous mais dont il ne se plaint nullement. Il a un toit, une femme attentionnée prénommée Arletty, qui lui fait à manger, et un bistrot où il a ses habitudes. Que demander de plus ? Deux événements lui rappellent, hélas, la brutalité de la vie : la rencontre avec un jeune clandestin africain et la maladie qui soudain frappe Arletty...
C'est la première fois que Kaurismäki confronte ainsi son univers de fable à une forme d'actualité brûlante : la France d'aujourd'hui, avec sa répression, ses centres de rétention, ses clandestins traqués. Le Finlandais n'a pas pris pour autant un habit de militant. Il reste ce drôle d'artisan artiste qui se décale pour dépeindre le monde de manière burlesque. Un peu poète, un peu peintre - à l'image de son Marcel, qui a l'air de trimballer un chevalet dans son barda. Lui aussi se tient à l'écart, du moins jusqu'à sa rencontre avec Idrissa. La perdition de ce gamin le pousse à l'offensive. La tâche est ardue, les pièges sont multiples. Comme à son habitude, Kaurismäki décrit un monde cruel, mais, à la différence de ses autres films, ici les méchants, tapis dans l'ombre comme ce délateur (Jean-Pierre Léaud), sont moins efficaces.
Ce qui domine, c'est l'élan inattendu et spontané de solidarité clandestine. De l'épicier à la boulangère, chacun y va de son petit geste. La ruelle où se niche la bicoque de pêcheur de Marcel est un petit théâtre en soi. Chaleureux. Protecteur. Une bulle de cinéma. Dans La Vie de bohème, le cinéphile très francophile qu'est Kaurismäki rendait hommage au Paris de René Clair et de Marcel Carné. Là, cela fleure davantage le rétro provincial des années 1950-1960. Un vieux téléphone noir à cadran, une Mobylette bleue, une table en Formica, une R16, et c'est toute une France oubliée que le cinéaste s'amuse à faire ressortir nettement, avec une pointe de mélancolie joueuse plus que de nostalgie.
Il y a surtout Le Havre, ville portuaire, mais aussi ville de la modernité quadrillée, façon Playtime, de Tati. Kaurismäki a trouvé là-bas un décor idéal. Un casting idéal, aussi. Il a fait appel aux gars du coin, reconnaissables dans les scènes de bistrot - ça ne s'invente, pas ces trognes de Normands pur jus. Il a surtout invité une légende locale vivante, Roberto Piazza himself, plus connu sous le nom de Little Bob, pionnier du rock et du rhythm'n'blues en France. Il apparaît d'abord en ombre chinoise magnifique, au comptoir d'un bar. Avant de prendre le micro sur scène, offrant une chanson live rien que pour nous. A travers sa voix, c'est déjà l'Angleterre que l'on entend, pays si proche qu'Idrissa veut justement rejoindre.
La France, l'Angleterre, mais aussi l'Afrique noire, l'Amérique du Sud, le Vietnam... Le Havre, ouvert sur la mer, l'est aussi sur les musiques du monde, choisies avec le bon goût qui caractérise Kaurismäki. Elles ne sont pas plaquées, elles font partie intégrante de l'action, elles s'échappent des transistors ou des tourne-disques. Chansons d'avant-guerre, musique gitane, blues, tango : un métissage créatif qui rend dérisoire la notion même de nationalité. L'ami vietnamien de Marcel le dit autrement en confessant que Chang n'est pas son nom : ce sont ses papiers français qui l'ont privé de son nom...
Alors, autant pousser l'absurde jusqu'au bout. C'est ce que fait Marcel : « Je suis l'albinos de la famille », balance-t-il un moment au directeur du centre de rétention de Calais pour justifier d'être soi-disant le frère du grand-père d'Idrissa. Etre frère, tout est là. Ce n'est pas la bonté, encore moins la compassion qui anime Marcel. Plutôt une fraternité naturelle de citoyen du monde, qui se passe d'explication. On parle d'ailleurs peu mais bien dans Le Havre. Avec une politesse exquise. Avec une dignité qui mène à une morale simple comme bonjour : c'est en aidant les autres qu'il peut nous arriver des choses formidables.
Jacques Morice |