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 "Une vie meilleure"

 

 Drame réalisé  en 2011 par Cédric Kahn


une vie meilleur

Soit un jeune type spontané, Yann (Guillaume Canet), qui a la niaque mais qui ne trouve pas de boulot en tant que cuistot, hors des cantines scolaires. Il rencontre une fille (Leïla Bekhti). Entre les deux, ça marche bien. A peine sont-ils ensemble qu'ils décident d'acheter à crédit une baraque abandonnée, près d'un lac, pour en faire un restaurant.

L'amour donne des ailes que l'implacable réalité économique ne tarde pas à couper. Des normes de sécurité non respectées et voilà l'ouverture du restau flambant neuf repoussée aux calendes grecques. A force de tirer le diable par la queue, le couple finit par tomber dans l'engrenage du surendettement. Le banquier, l'assistante sociale, le marchand de sommeil défilent alors. Le film est l'exact inverse d'une success story. Pour la satisfaction de voir le restaurant bondé de monde et l'effervescence des cuisines, il faudra repasser.

Malgré les dettes qui s'accumulent, Yann continue aveuglément d'y croire. C'est l'une des perversions du capitalisme moderne : il dévore aussi les plus démunis qui croient en lui. Sa compagne, Nadia, tente de le raisonner, rien n'y fait. Leur couple est pris à la gorge, cha­que euro dépensé entame leur capital de survie. Le réalisateur le signifie clairement en chiffrant l'injuste prix des choses, de la crêpe au Nutella (2,50 euros) à l'objet de culte qu'est la paire de baskets (109,99 euros), jusqu'à la location d'un taudis (400 euros).

Si le film décrit une dégringolade sociale, il montre aussi un homme qui se débat, de Paris à Saint-Denis, des Sables-d'Olonne au Canada. S'arrêter, ce serait céder, se résigner. Le personnage interprété par Guillaume Canet est naïf, mais il possède quelque chose de rare par les temps qui stagnent : une énergie tendue vers un idéal. Est-ce son énergie qui est mal canalisée ou l'idéal qui n'est pas le bon ? Cette question, Yann finit par se la poser lors­qu'il se retrouve tout seul, en pleine mouise, avec un gamin encombrant sur les bras - celui de Nadia, disparue au Canada. Là encore, le réalisateur surprend, en déjouant tout attendrissement - l'émotion ne survient qu'à la toute fin.

Le film évite un bon nombre d'écueils. Grâce à son souci de réalisme documentaire : toute la partie dans le squat de Saint-Denis fait penser à Ken Loach, à son regard sur la pauvreté. Grâce à sa direction d'acteurs, aussi : Guillaume Canet est plus que convaincant en tête brûlée. C'est simple, en tant que comédien, c'est son meilleur film.

Jacques Morice

 

 

"Le Havre"

                    

                                                                                 

Drame réalisé  en 2011 par Aki Kaurismäki



 le_havre

Oubliez que vous êtes surbooké, laissez votre téléphone por­table au vestiaire, et détendez-vous. Chez Aki Kaurismäki, on se hâte lentement. Voyez ces deux cireurs de chaussures d'un autre âge qui attendent ­debout le chaland, dans un coin de la gare du Havre. Le flot de voyageurs - la plupart en tennis - les remarque à peine. Un retar­dataire, qui semble débarquer d'un film de Melville, se pointe soudain et s'assoit pour un coup de cirage. D'autres types aussi patibulaires sont postés non loin. Il va y avoir du grabuge. Le client paye vite, sort du champ et se fait dessouder. Mais point d'affolement chez les cireurs. C'est avec un stoïcisme olympien qu'ils filent en se donnant rendez-vous ici même, au train du soir. Car « l'ar­gent circule au crépuscule », déclare l'un d'eux.

Cet homme qui n'hésite pas à parler en vers et qui ne lésine pas sur les verres, c'est Marcel Marx (André Wilms, auguste). Un revenant. Il était l'écrivain marginal de La Vie de bohème, il y a de ça vingt ans. Le voilà donc devenu cireur de chaussures. Une vie de quat'sous mais dont il ne se plaint nullement. Il a un toit, une femme attentionnée prénommée Arletty, qui lui fait à manger, et un bistrot où il a ses habitudes. Que demander de plus ? Deux événements lui ­rappellent, hélas, la brutalité de la vie : la rencontre avec un jeune clandestin africain et la mala­die qui soudain frappe Arletty...

C'est la première fois que Kaurismäki confronte ainsi son univers de fable à une forme d'actualité brûlante : la France d'aujourd'hui, avec sa répression, ses centres de rétention, ses clandestins traqués. Le Finlandais n'a pas pris pour au­tant un habit de militant. Il reste ce drôle d'artisan artiste qui se dé­cale pour dépeindre le monde de manière burlesque. Un peu poète, un peu peintre - à l'image de son Marcel, qui a l'air de trimballer un chevalet dans son barda. Lui aussi se tient à l'é­cart, du moins jusqu'à sa ­rencontre avec Idrissa. La per­dition de ce gamin le pousse à ­l'offensive. La tâche est ardue, les pièges sont multiples. Comme à son habitude, Kaurismäki décrit un monde cruel, mais, à la différence de ses au­tres films, ici les méchants, tapis dans l'ombre comme ce délateur (Jean-Pierre Léaud), sont moins efficaces.

Ce qui domine, c'est l'élan inattendu et spontané de solidarité clandestine. De l'épicier à la boulangère, chacun y va de son petit geste. La ruelle où se niche la bicoque de pêcheur de Marcel est un petit théâtre en soi. Chaleureux. Protecteur. Une bulle de cinéma. Dans La Vie de bohème, le cinéphile très francophile qu'est Kaurismäki rendait hommage au Paris de René Clair et de Marcel Carné. Là, cela fleure davantage le rétro provincial des années 1950-1960. Un vieux téléphone noir à cadran, une Mobylette bleue, une table en Formica, une R16, et c'est toute une France oubliée que le cinéaste s'amuse à faire ressortir nettement, avec une pointe de mélancolie joueuse plus que de nostalgie.

Il y a surtout Le Havre, ville portuaire, mais aussi ville de la modernité quadrillée, façon Playtime, de Tati. Kaurismäki a trouvé là-bas un décor idéal. Un casting idéal, aussi. Il a fait appel aux gars du coin, reconnaissables dans les scènes de bistrot - ça ne s'invente, pas ces trognes de Normands pur jus. Il a surtout invité une légende locale vivante, Roberto Piazza himself, plus connu sous le nom de Little Bob, pionnier du rock et du rhythm'n'blues en France. Il apparaît d'abord en ombre chinoise magnifique, au comptoir d'un bar. Avant de prendre le micro sur scène, offrant une chanson live rien que pour nous. A travers sa voix, c'est déjà l'Angleterre que l'on entend, pays si proche qu'Idrissa veut justement rejoindre.

La France, l'Angleterre, mais aussi l'Afrique noire, l'Amé­rique du Sud, le Vietnam... Le Havre, ouvert sur la mer, l'est aussi sur les musiques du mon­­de, choisies avec le bon goût qui caractérise Kauris­mä­ki. El­les ne sont pas plaquées, elles font partie intégrante de l'action, elles s'échappent des transistors ou des tourne-dis­ques. Chan­sons d'avant-guerre, musique gitane, blues, tango : un métissage créatif qui rend dérisoire la notion même de nationalité. L'ami vietnamien de Marcel le dit autrement en confessant que Chang n'est pas son nom : ce sont ses papiers français qui l'ont privé de son nom...

Alors, autant pousser l'absurde jusqu'au bout. C'est ce que fait Marcel : « Je suis l'al­binos de la famille », balance-t-il un moment au directeur du centre de rétention de Calais pour justifier d'être soi-disant le frère du grand-père d'Idrissa. Etre frère, tout est là. Ce n'est pas la bonté, encore moins la compassion qui anime Marcel. Plutôt une fraternité naturelle de citoyen du monde, qui se passe d'explication. On parle d'ailleurs peu mais bien dans Le Havre. Avec une politesse ex­quise. Avec une dignité qui mène à une morale simple com­me bonjour : c'est en aidant les autres qu'il peut nous arriver des choses formidables.


Jacques Morice










 
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